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Mesurer et piloter la diversité économique bretonne

22 avril 2021
Mesurer et piloter la diversité économique bretonne

A la mémoire de mon ami Raphaël SOUCHIER

De la biodiversité à la diversité économique

L’idée de construire un Indicateur Régional de Prospérité Durable constitue une idée stimulante et innovante. En faire un outil qui guidera l’action de l’Assemblée de Bretagne et soutiendra les différents acteurs de la région, ferait de la région Bretagne un véritable territoire précurseur. 

Spontanément, lassés des indicateurs macro-économiques (le PIB en tête), nous avons tendance à regarder – à juste titre – du côté des indicateurs à dominante extra-économique comme les Objectifs de Développement de l’ONU, le Mieux-Être, les engagements en faveur de la neutralité climatique ou de la biodiversité ou les labels de qualité environnementale. Cependant, créer des économies locales prospères et durables ne pourra se faire sans une profonde réflexion sur le modèle de développement économique régional. 

L’idée que je défends ici est que la « diversité économique » doit être un indicateur central du pilotage de la future politique régionale bretonne. De la même façon que nous défendons aujourd’hui la diversité du vivant et des espèces (ou biodiversité) pour les nombreuses fonctions qu’elles représentent, nous devons nous poser la même question pour la diversité économique. Depuis le Sommet de la terre de Rio et la conférence de Johannesburg, le suivi de la biodiversité est reconnu comme urgent et nécessaire[1].

Qu’en est-il de la diversité du tissu économique ? Si le sujet monte, notamment dans la période actuelle où la crise sanitaire et économique met à rude épreuve la résilience des territoires à résister à un choc, on ne peut pas dire que la diversification économique soit un sujet reconnu à sa juste valeur, notamment en Europe.

De l’importance de la diversité économique

Qu’entend-t-on par « diversité économique » ? Reprenons l’analogie avec la biodiversité. La biodiversité correspond à la « diversité des espèces vivantes (micro-organismes, végétaux, animaux) présentes dans un milieu ». Appliquée à un territoire (une région, un bassin d’emploi, …) la diversité économique peut être définie comme la capacité de ce territoire à accueillir une grande variété de secteurs d’activités.

Quatre grandes explications font de la diversification économique des territoires un enjeu majeur des décennies à venir. Les deux premières concernent le mode de développement économique et l’inscription des territoires dans la mondialisation. Les deux dernières touchent à la façon d’atténuer et de s’adapter à la crise climatique. 

  • « L’effet multiplicateur local ». Une grande croyance issue du siècle dernier est de penser qu’il suffit de capter des richesses extérieures (exporter, attirer des touristes, …) pour développer un territoire. Une fois que ces richesses entrent dans le circuit économique local, elles vont plus ou moins y rester longtemps et impacter en profondeur le territoire, dit autrement le rendre prospère de l’intérieur, c’est ce qu’on appelle l’effet multiplicateur local ou encore « effet flipper ». Aujourd’hui, près d’un tiers des écarts de prospérité entre territoires est lié à la performance de l’effet multiplicateur local (un autre tiers concerne les exportations et le tourisme, le dernier tiers les revenus résidentiels, des habitants dont les revenus ne dépend pas d’un travail local) [2]. Par ailleurs, une large part (68%) de l’effet multiplicateur est expliquée par la diversité économique locale[3]. Conclusion : un territoire peut aussi se développer de l’intérieur et ce grâce à une diversité de son tissu économique. Pourtant, cet indicateur est en nette baisse, il a été divisé par deux depuis 1950 en France. De nombreux territoires se vident de leur circuit économique local avec un schéma économique quasi-absurde : les aires urbaines françaises exportent plus de 80% de leur production industrielle et agricole, dans le même temps elles importent ces mêmes biens et dans les mêmes proportions[4]. Le niveau d’autonomie alimentaire des villes françaises ne dépasse pas 2%[5] alors même qu’un grand nombre d’entre elles disposent d’une ceinture verte. Un rééquilibrage semble nécessaire. 
  • « La complexité économique locale ». Dans l’ère mondialisée, la prospérité des pays dépend de leur capacité à exporter des biens complexes, à forte valeur ajoutée et demandés par de nombreux pays. A l’heure où de nombreux territoires se tournent vers la voie du « Made in local » notamment sur des biens essentiels, seuls les produits avec un minimum de sophistication et/ou de différenciation sauront demain s’exporter et ne pas souffrir d’une importante concurrence (notamment en termes de prix). Les travaux du Growth Lab de l’Université d’Harvard[6] montrent très bien que pour arriver à fabriquer ces produits davantage sophistiqués les territoires vont devoir mobiliser un grand nombre de savoir-faire différents. Cela ne peut se faire sans un « espace productif » très diversifié. L’ultra-spécialisation dans quelques produits ne suffit plus. Il est préférable d’avoir un panier de produits exportés diversifiés. Tel un jeu de scrabble, il est plus facile de proposer des mots complexes (et de marquer des points) avec 6 ou 7 lettres qu’avec 3 lettres dans son jeu. Spécialisation et diversité ne sont pas des concepts antagoniques. L’Italie est une des économies les plus diversifiée au Monde. Elle le doit notamment à ses 141 districts industriels qui incarnent le « Made in Italy », des bassins d’emplois spécialisés dans la fabrication d’une famille particulière de produits, composé de PME qui tendent à se spécialiser dans l’une des phases de fabrication. Mise à part quelques districts spécialisés dans des productions très anciennes (ex : cuir), ces districts sont dans 75% des cas plus diversifiés que ce qui pourrait être attendu localement compte tenu du nombre d’emplois (contre 52% pour les bassins d’emplois n’accueillant pas de « district industriel »)[7]. C’est l’effet Lego : la spécialisation témoigne d’un grand nombre de savoir-faire cumulés et imbriqués au sein d’un territoire donc d’une certaine diversité (des briques de Lego variées).
  • « Distribuer l’économie pour viser la neutralité climatique ». A horizon 2050, pour atteindre la neutralité climatique (émissions de CO2 entièrement captées par les puits de carbone naturels) nous allons devoir réduire par 3 nos émissions de CO2. Sous hypothèse d’une hausse de la population et du PIB (notamment des pays en voie de développement) nous allons devoir diviser par 9 le produit de deux facteurs : réduire par 4,5 un facteur dont on parle beaucoup (l’intensité CO2 des énergies, notamment fossiles) et un autre facteur dont parle moins souvent, l’intensité énergétique contenu dans le PIB, facteur qu’il va falloir diviser par deux. Pour réussir cette prouesse, voici un exemple de scénario[8] : réduire de 25% la consommation d’énergie (sobriété, mutualisation, synergies industrielles, …), réduire d’un tiers les distance de transport de marchandises (-10% de consommation d’énergie) et augmenter de 50% le taux de recyclage (-15% de consommation d’énergie). Pour respecter ce scénario, il faudrait distribuer davantage la production sur les territoires (une économie « fractale » avec de petites unités productives en réseau, rapprocher l’offre et la demande, favoriser les boucles locales de recyclage, mieux connecter les entreprises entre elles). La diversification de l’économie est un élément structurant de la lutte contre le changement climatique. On peut estimer[9] qu’en France près de 62% des synergies industrielles potentielles sont inexploitées car il existe un décalage important entre la localisation des établissements industriels (très concentrés dans l’espace) et la géographie (très diffuse) de ce que les territoires ont à offrir en termes de « proximités productives » (compétences ou savoir-faire proches). La concentration des entreprises est moins liée aux « externalités territoriales » qu’elles retirent de cette agglomération de savoir-faire que le choix de concentrer la production de quelques sites de tailles importante afin de bénéficier de rendements d’échelle. Il existe un important potentiel de distribution de l’économie à condition de savoir adapter l’outil de production.
  • « Gagner en agilité face aux aléas (climatiques) ». Malheureusement, nous allons connaître une forte volatilité économique liés aux événements météorologiques extrêmes (vagues de chaleur, inondations côtières, submersions marines, sécheresse, etc.), hausse du niveau marin, feux de forêts. Cela entrainera des impacts économiques potentiels tels que endommagement du matériel, rupture de l’activité, rupture des approvisionnements, interruption des transports, forte volatilité économique des marchés, raréfaction des ressources (minerais, eau et énergie), baisse de la productivité, incertitudes sur les contrats, etc … Pour faire face à cette volatilité croissante, les territoires et les entreprises vont devoir renforcer leur autonomie, être agiles, mieux connaître leur écosystème, développer des options, des redondances locales, des solutions locales (même partielles) en cas de rupture de la chaine d’approvisionnement, être en capacité de faire davantage de « sauts productifs » en cas de perte de débouchés (comme nous l’avons vu avec les masques en textile). Dans une récente étude[10] reprise par le journal Le Monde en Mai 2020[11], a été entrepris la toute première mesure de la résilience productive des pays. Conclusion : aucun, même la Chine ne semble capable de produire à court terme plus de 50% de ce qu’il consomme (directement ou indirectement) dans des quantités suffisantes pour répondre à la demande locale (la méthodologie déployée à l’époque mériterait d’être approfondie avec des jeux de données affinées mais dresse une bonne tendance). Malgré une intense désindustrialisation la France (45%) est 4ème de ce classement grâce à une bonne diversité productive. Il en est de même pour l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et de petites nations (comme les pays Baltes) dont le bon niveau de résilience dépend de leur niveau de diversité économique.  

Mesurer la diversité économique …

Il existe plusieurs écoles pour mesurer la diversité économique :

  • Évaluer le degré de concentration géographique des activités
  • Mesurer le niveau de ressemblance entre la structure de l’économie d’un territoire et la structure économique d’un territoire de référence 
  • Recourir aux méthodes utilisées par les spécialistes de la biodiversité (notamment l’indice de Shannon et l’entropie)

Étant très difficile de définir la « bonne diversité économique », de la normer, les méthodes utilisées pour mesurer la diversité biologique semblent préférables. Elles reposent sur le concept d’entropie. L’entropie peut être entendue comme la surprise moyenne fournie par l’observation d’un échantillon. Définissons une expérience (par exemple l’échantillonnage d’un arbre au hasard dans une forêt ou un emploi au sein d’un tissu économique local) dont l’ensemble des résultats possibles (l’espèce ou le secteur à laquelle il appartient) est connu.  L’obtention du résultat de l’expérience est peu étonnante si la probabilité de sélectionner une certaine espèce ou un emploi d’une activité donnée est grande : elle apporte peu d’information supplémentaire par rapport à la simple connaissance des probabilités. En revanche, si l’espèce ou l’activité est rare (probabilité petite), son tirage est surprenant. Un système est d’autant plus divers qu’il peut avoir un grand nombre d’état possibles[12].  

En appliquant l’indice de Shannon – basé sur l’entropie aux statistiques de l’INSEE sur le tissu économique local (ici une espèce équivaut à un secteur d’activité APE et le nombre d’arbres au nombre d’emplois), il est possible d’aboutir à une première estimation du niveau de diversité des zones d’emplois bretonnes[13]. Les territoires avec la plus grande densité économique (un plus grand nombre d’emplois) performent en moyenne mieux en termes de diversité. Rennes est la zone d’emploi la plus diversifiée avec près de 52% de la diversité économique maximale envisageable dans un bassin économique (24ème zone d’emploi en termes de diversité économique) alors que la zone d’emploi de Quimperlé n’atteint que 29%, une des plus basses de France. Cependant certaines zones d’emplois convertissent mieux cette réserve d’emplois en diversité comme Auray, Fougères, Guingamp, Lorient ou Ploërmel. A l’inverse, certains territoires sous-performent en termes de diversité au regard de la densité d’emplois. C’est le cas de Brest, Lamballe-Armor, Lannion, Pontivy-Loudéac, Rennes, Saint-Malo ou Vitré. 

Mesurer la diversité économique sera une étape importante mais entrainera avec elle, nous l’avons vu plus haut, d’autres indicateurs (des « marqueurs » comme il en existe des dizaines pour la Biodiversité) qui ont toute leur place pour façonner l’Indicateur Régional de Prospérité Durable.

Et en faire un outil de pilotage 

Une fois définie et appréhendée, il sera possible de faire de la diversité économique un réel outil de la politique régionale (pourquoi pas imaginer un observatoire régional de la diversité économique ?). Cela ouvre la voie à des stratégies de diversification infra-régionales. Là encore l’analogie avec les politiques de conservation et de renforcement de la biodiversité est très puissante et instructive. Penser l’économie locale comme une forêt avec de nombreuses parcelles à repeupler de façon décentralisée en respectant chaque écosystème. Développer le territoire en partant de l’existant et de son patrimoine, faire de d’implantation intelligente d’entreprises en partant des savoir-faire locaux, amener les développeurs économiques locaux et les responsables de sites industriels vers un nouveau rôle de « synergiste ». Tel sera l’enjeu pour la région Bretagne. 

Arnaud FLORENTIN


[1] La diversité du vivant offre en effet des services de base (ex : la production d’oxygène, l’entretien des cycles des nutriments et le cycle de l’eau), de régulation (ex : les organismes naturels dans les écosystèmes qui stockent le CO2), esthétiques ou culturels (qui profitent à l’homme).

[2] The contribution of the local multiplier effect to regional development – The example of the United States (2018) – Working Paper  

[3] L’effet multiplicateur local : Un levier incontournable pour inspirer le développement des territoires (2016) : https://www.utopies.com/publications/effet-multiplicateur-local/

[4] « Il faut ré-enraciner l’économie dans nos territoires » – Le Monde  (2017) https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/11/il-faut-reenraciner-l-economie-dans-nos-territoires_5060938_3232.html

[5] L’autonomie alimentaire des villes (2017) : https://www.utopies.com/publications/autonomie-alimentaire-des-villes/. Voir également Vers des villes plus fabricantes (2018) : https://www.utopies.com/publications/vers-des-villes-plus-fabricantes/

[6] https://atlas.cid.harvard.edu/

[7] Estimation Arnaud FLORENTIN / UTOPIES. Étude réalisée sur la base des données ISTAT 

[8] https://www.klima.mu/pdf/Klima-Rapport-Complet.pdf

[9] Estimation Arnaud FLORENTIN / UTOPIES. Étude réalisée sur plus de 300 zones d’emplois avec d’une part la concentration spatiale des activités (NACE niv4) en nombre d’emplois et d’autre part le niveau des proximités productives (outil LOCANOMICS ®)

[10] COVID-19 :  Une question de résilience productive (2020) : https://www.utopies.com/wpcontent/uploads/2020/05/Notedepo20_ResilienceProductive_mai2020_french_web-1.pdf

[11] « La crise sanitaire nous invite à nous interroger sur la capacité de nos systèmes de production à faire face aux aléas » – Le Monde  – https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/22/la-crise-sanitaire-nous-invite-a-nous-interroger-sur-la-capacite-de-nos-systemes-de-production-a-faire-face-aux-aleas_6040451_3232.html

[12] Mesure de la biodiversité et de la structuration spatiale de l’activité économique par l’entropie, Eric Marcon (2018)

[13] Estimation Arnaud FLORENTIN / UTOPIES.

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